Lettre-chanson est écrite par Voiture
lors de l’un de ces exils passagers,
depuis Orléans, où il règle les affaires du duc d’Orléans avec Frère Claude.
Elle est adressée aux Dames de l’hôtel de Rambouillet.
Sur l’air du branle de mets :
Branle de Metz: danse à la modeBelles l’honneur de nostre âge,
Et le but de nos souhaits
Sur l’air du branle de mets,
Apprenez nostre voyage;
Mais pleurez en le chantant,
Car nous en faisons autant.
Nous n’estions qu’au Bourg La Reyne,
Bourg-la-ReineEt je creus estre à Goa,
Goa: comptoir portugais aux IndesOu cent milles par delà,
Cent milles: milles marins Tant mon cœur estoit en peine,
S’éloignant de la beauté,
Qui retient sa liberté.
Nous vismes dedans la nuë
La tour de Mont-Le-Heris,
La Tour de MontlhéryQui pour regarder Paris
Allongeoit son col de gruë;
Et pour y voir vos beaux yeux,
S’élevoit jusques aux cieux.
Quand nous fusmes dans Estampe
Nous parlasmes fort de vous;
J’en souspiray quatre coups,
Et j’en eus la goutte-crampe:
Estampe et crampe vrayment,
La goutte-crampe est simplement une crampeRiment admirablement.
Dans le milieu d’Angerville,
Monsieur nostre chancelier,
Notre chancelier: Claude Chaudebonne En me parlant d’un soulier,
Me fit devenir débile,
Me souvenant de celuy
Qui m’a causé tant d’ennuy.
Une heure estoit bien passée,
Quand nous vinsmes à Toury,
Alors Monsieur Griboury
Allusion perfide sans doute, le gribouri étant unMe revint en la pensée,
coléoptère parasite de la vigne parfois appelé écrivainUn certain noir et frisé,
Fort bien fait et composé.
Nous trouvasmes prés Sercote,
Sercote: aujourd’hui Cercotte.
(Cas estrange et vray pourtant)
Des bœufs qu’on voyoit broutant,
Dessus le haut d’une motte;
Et plus bas quelques cochons,
Et bon nombre de moutons.
Nous vismes deux demoiselles,
Lors que nous fusmes dedans,
Qui paroissoient à leurs dents,
D’assez gentilles femelles;
Frere Claude qui les vit,
Frère Claude: ChaudebonneDe fort bon cœur leur sousrit.
Dans Orleans cent harangues,
Se firent au chancelier;
Et l’on le vint supplier,
En dix-huict sortes de langues:
Les trois mores furent pleins,
"Les Trois-Maures" : Nom d'Hôtel [représenté à Étampes]De maires et d’echevins.
Voyant cela, je m’écoule,
Et desirant estre à part,
Je me sceus mettre à l’écart
Dans un coin; hors de la foule,
Où rêvant jusqu’à la nuit,
J’escrivis ce qui s’ensuit.
Nostre aurore de la barre,
"Aurore de la Barre": Marthe, Mlle du Vigean, la cadette. Est maintenant un soleil:
Le ciel n’a rien de pareil,
La terre rien de si rare;
Mais en cas de Merlenbeau,
Son esprit n’est pas fort beau.
Cette beauté souveraine
A r’allumé mes vieux ans:
Ses attraits sont si charmans,
Que pour sortir de la peine
Où m’a conduit son bel œil,
Je n’attens que le cercuëil.
Quel éclat et quelles flammes,
Quels rayons vois-je dans l’air?
A voir tant de feux briller,
C’est la princesse des ames,
La reyne des volontez,
La deesse des beautez.
Cachez vos beautez mortelles,
Je voy paroistre Cloris;
Cloris: Duchesse d’Aiguillon.Tous vos attraits sont peris,
Voicy la belle des belles;
Son soulier a plus d’attraits,
Que vos yeux et tous vos traits.
Ce que le ciel a de flamme
Il l’a mis dedans ses yeux;
Ce qu’il eut de precieux,
Il le mit dedans son ame,
Rien du tout ne luy deffaut,
Que d’avoir le sang plus chaud.
La belle baronne darde
Baronne du Vigean [Anne de Neufbourg]De ses yeux mille trespas,
Mais dites, n’a-t-elle pas
La mine un peu bien gaillarde?
Je pense que sa vertu
A bien souvent combattu.
Quelle est celle qui m’éclaire
Et brille de tant d’appas?
Est-ce Diane ou Pallas?
Diane, ou MinerveOu la reyne de Cythere?
ou VénusCar en elle j’apperçois
Quelque air de toutes les trois.
Diane, ou Minerve.
Ou Vénus
A voir sa grace embellie
Avec tant de majesté,
C’est l’attrayante beauté
De la charmante Julie,
Julie : Mlle de Rambouillet.Dont mon cœur seroit épris,
S’il n’estoit pas à Cloris.
Cloris : Duchesse d’Aiguillon. Il seroit temps de me taire,
Et ma plume n’en peut plus;
Mais que diront les vertus,
Si je me tais de sa mere?
Qui joint à tant de beautez
Tant de rares qualitez.
Artenice où je contemple
Mme de RambouilletTant de miracles divers!
Les autres ont eu des vers,
Mais à vous il faut un temple;
Il sera fait dans un an,
Et j’en ay desja le plan.
Frere Claude l’heroïque
Frère Claude : ChaudebonneEn sera le sacristain,
Chapelain le chapelain;
Et l’angelique Angelique
Angélique : Mlle Paulet [luthiste "la Lionne"]Nuit et jour y chantera,
Les hymnes qu’il vous fera.