Histoire de la ville de Parthenay, de ses anciens seigneurs et de la Gâtine du Poitou.
Par Bélisaire LEDAIN, avocat, membre de la société des Antiquaires de l’Ouest. Paris, 1858.
Chapitre VIII
LES LA PORTE-LA-MEILLERAYE, SEIGNEURS DE PARTHENAY
Sommaire
Origine des la Porte. — Leur arrivée à Parthenay. — François de la Porte, avocat au
parlement de Paris. — Acquisition de la seigneurie ‘de la Meilleraye. — Biographie du maréchal duc de la Meilleraye, seigneur de Parthenay. — Malversations dans les
finances à Parthenay. — Le duc de Mazarin et Hortense Mancini. — Construction du
château de la Meilleraye. — Grand procès relatif à la baronie de Parthenay. —
Érection de l’hôpital général de Parthenay. — Établissement des filles de l’Union-
Chrétienne. — Derniers ducs de la Meilleraye. — Mairie perpétuelle de Parthenay. —
Tarif de 1749. — Renouvellement de la mairie par l’dit de 1764. — Le comte d’Artois,
dernier seigneur de Parthenay.
Les LA PORTE depuis leur arrivée en Gâtine jusqu’au maréchal de la Meilleraye.
Les la Porte-la-Meilleraye descendent en ligne directe de Guillaume de la Porte, fils puîné d’un seigneur de Vezin en Anjou. Raoul de la Porte écuyer, seigneur de la Lunardière, fils de Guillaume, fut envoyé à Parthenay à titre de gouverneur, vers l’an 1530, par Louis Il, duc de Longueville, possesseur de cette baronnie. Dès lors il se fixa en Gâtine où sa haute position ne tarda pas à lui acquérir une grande influence et une fortune considérable. Il épousa Madeleine Chapelain, fille du seigneur de Perdondalle,
petit château situé près de Parthenay, et appelé depuis Chalandeau. De ce mariage naquirent trois fils et une fille : François de la Porte, Jean de la Porte, prieur de la Maison-Dieu et de Parthenay-le-Vieux, et un autre plus jeune qui entra dans l’état ecclésiastique. La fille fut mariée au seigneur de la Tour
Signy (*)
.
[Manuscrit de Joseph Aubert, de Parthenay.]
François de la Porte l’aîné, seigneur de la Lunardière, la Meilleraye, Boisliet et Villeneuve, quitta de bonne heure la ville de Parthenay qui l’avait vu naître, pour aller à Paris se livrer à l’tude de la jurisprudence. Ses talents lui acquirent une réputation justement méritée, et il exerça avec tant d’éclat la profession d’avocat au parlement de Paris, qu’il fut élevé par ses collègues à la dignité de bâtonnier. Mornac, illustre avocat de son temps, en fait un grand éloge. Ses relations étendues le mirent en rapport avec beaucoup d’hommes distingués, notamment avec le célèbre Dumoulin. Il fut
même appelé, dans une circonstance mémorable, à venger l’outrage que ce savant jurisconsulte reçut du premier président Christophe de Thou. Un jour Dumoulin plaidant au parlement, s’nonçait avec difficulté, lorsque le premier président, impatienté, l’interrompit brusquement en lui imposant presque silence d’une façon fort désobligeante. Les avocats, se regardant tous comme offensés dans la personne de leur confrère, résolurent de se plaindre à M. de Thou lui-même, et chargèrent François de
la Porte, leur bâtonnier, de porter la parole. On connaît l’apostrophe très vive qu’il adressa au premier président « Cùm hodiè Molinœum, collegam, verbo lœseris, quid abs te factum putes ? Lœsisti hominem doctiorem quàm nunquàm eris… » Lorsqu’aujourd’hui vous avez offensé par vos paroles Dumoulin, notre collègue, que pensez-vous avoir fait ? Vous avez blessé un homme qui en sait plus que vous n’en saurez jamais, etc... M. de Thou reconnut noblement son tort et s’excusa de sa vivacité (*)
[Hist. du Poitou, par Thibaudeau, t. 2, p. 53. — Dict. hist. des familles de l’anc. Poitou, par Beauchet-Filleau et de Chergé, t. 2, p. 539. — Biographie des Deux-Sèvres, par Briquet, p. 92, 93.]
Parthenay produisit à la même époque un autre jurisconsulte, Simon Pouvreau, dont le talent, moins remarqué que celui de François de la Porte, n’en fut peut-être pas moins solide. Simon Pouvreau, issu d’une ancienne famille bourgeoise de Parthenay, après avoir fait ses études à l’université de Poitiers se consacra dans cette ville aux luttes du barreau. Il est l’auteur d’un recueil do jurisprudence intitulé : Sommaire d’arrestz donnez ès cours suprêmes de ce royaume concernans les matières civiles et
criminelles, où la science ne brille pas moins que la clarté. Cet ouvrage fut imprimé à Poitiers en 1562
(*) [Un exempl. de l’ouvrage de Pouvreau existe à Ia bibliot. de Poit.]
François de la Porte avait épousé en premières noces, le 26 mars 1548, Claude Bochard, fille d’Antoine Bochard, seigneur de Farinvilliers, conseiller au parlement de Paris, dont il eut Suzanne de la Porte, qui épousa François Duplessis de Richelieu, et donna le jour au fameux cardinal-ministre. Sa seconde femme, Madeleine Charles, fille de Nicolas Charles, seigneur du Plessis-Picquet, qu’il épousa le 28 avril 1559, le rendit père de cinq enfants : Charles 1er de la Porte, seigneur de la Lunardière et de la Meilleraye ; François de la Porte, seigneur de la Jobelinière ; Raoul de la Porte, seigneur de Boisliet ;
Amador de la Porte, prieur de la Madeleine de la Maison-Dieu, chevalier de l’ordre de Malte, et Léonore de la Porte, qui épousa, en 1579, François de Chivré, seigneur du Plessis (*) [Hist. généal. de la Maison de France, par le P. Anselme, t. 4, p. 624 et suiv.]
Dans les dernières années de sa vi e, François de la Porte abandonna la capitale et la brillante position qu’il s’y était acquise, pour se retirer au château de la Meilleraye, près de Parthenay, qu’il possédait depuis peu de temps. Durant tout le quinzième siècle, cette terre avait appartenu à la famille de Liniers. En 1563, Marguerite de Maillé, veuve de Louis de Maraffin, en était propriétaire (*) [Affiches ; c’est elle sans doute qui la vendit à la famille de la du Poitou, année 1781, chronolog. des seigneurs de Parthenay.]
Porte (*) [On ignore l’poque précise de l’acquisition de la Meilleraye par les la Porte. Le capucin Joseph Aubert, de Parthenay, nous apprend que cette petite seigneurie fut achetée par Jean de la Porte, prieur de la Maison-Dieu et de Parthenay-le-Vieux,
frère de François de la Porte, et il ajoute formellement que ce dernier fut seigneur de la Meilleraye. Le père Anselme, dans son Histoire généalogique, prétend au contraire que ce fut Charles 1er de la Porte, fils de François, qui acheta la Meilleraye. Mais il commet évidemment une erreur. Aubert, qui écrivait au XVIIe siècle, étant originaire de Parthenay où il habita toujours, et connaissant parfaitement l’histoire de la famille la Porte, est bien plus compétent sur cette question purement locale. Il faut
donc admettre avec lui que François de la Porte fut véritablement seigneur de la Meilleraye, et que Jean de la Porte, son frère, en fut l’acquéreur et la lui transmit. D’ailleurs le témoignage d’Aubert, est confirmé par un passage du journal de Michel le Riche, contemporain et ami de François de la Porte. Quant à l’poque précise de l’acquisition de la Meilleraye, on ne peut affirmer qu’une François de la Porte réunissait parfois à chose, c’est qu’elle eut lieu postérieurement à 1563 et antérieurement à 1584.
la Meilleraye ses nombreux amis. Michel le Riche, avocat du roi au siége de Saint-Maixent, raconte qu’il assista un jour (18 novembre 1584) à une de ces réunions d’lite. Ce fut la dernière. Peu de jours après, François de la Porte tomba malade et mourut à Parthenay le 19 janvier 1585. Il fut enterré dans l’glise de Saint-Laurent (*)
[Voici le passage du journal de Michel le Riche qui a trait à cet événement : « Le dimanche, 18 novembre 1584, j’allais à la Meilleraye où était fort bonne compagnie. Alors M. de la Porte-Ia-Meilleraye tomba malade d’une maladie qui lui continua jusqu’au 19 janvier suivant qu’il décéda à Parthenay où il fut mis en sépulture le lendemain en l’glise de Saint-Laurent. » M. de la Fontenelle prétend que c’est Charles 1er de la Porte, fils de François, qui est désigné dans ce passage ; cela n’est pas possible. Michel le Riche entend évidemment parler de François de la Porte lui-même, car Charles, qui devait atteindre à peine ses 24 ans, en 1584, ne mourut que bien plus tard.] Charles 1er de la Porte, fils aîné de François, seigneur de la Lunardière et de la Meilleraye, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, épousa, le 16 mars 1596, Claude de Champlais, fille de François de Champlais. De ce mariage naquirent : Charles Il de la Porte, duc de la Meilleraye, maréchal de France, et Madeleine de la Porte, abbesse de Chelles en 1645 (*)
[Hist. généal., par le P. Anselme, t. 4, p. 624 et suiv. — Joseph Aubert.]
Amador de la Porte, autre fils de François, entra dans l’ordre de Malte où il parvint aux premières dignités. Il devint, en effet, trésorier général de l’ordre, grand prieur de France, bailli de Morée amiral des galions de Malte. Ces fonctions ne l’empêchèrent pas de rendre de nombreux services à la France, sa patrie. Au siége de la Rochelle, il commandait la flotte, et repoussa victorieusement les vaisseaux
anglais qui voulaient pénétrer dans le port. Il fut ensuite nommé intendant général de la navigation, puis, en 1633, gouverneur de la Rochelle et de l’Aunis. Déjà, en 1619, il avait été investi du gouvernement d’Angers, et en 1626 de celui du Havre. Il mourut à Paris, le 31 octobre 1644, et fut inhumé au Temple.
CHARLES II DE LA PORTE, duc de la Meilleraye, grand maître de l’artillerie, maréchal de France, seigneur de Parthenay (1641-1664). Charles Il de la Porte, fils de Charles 1er de la Porte, seigneur de la Meilleraye, naquit en 1602 à Parthenay ou au château de la Meilleraye (*) [Nous ne savons sur quoi s’appuie M. Briquet, dans sa biographie des Deux-Sèvres, pour avancer que Niort est la ville natale du maréchal de la Meilleraye. Rien ne semble justifier cette étrange assertion, puisque la famille la Porte a toujours habité la Gâtine, et principalement Parthenay et la Meilleraye. Rien ne justifie non plus l’assertion de M. Lebas (Di ct. encycl. de France, t. 10, p. 14) prétendant qu’il est fils d’un apothicaire de Parthenay. La. Élevé d’abord dans les
filiation du maréchal de la Meilleraye est fort bien établie dans l’ouvrage du P. Anselme.] principes du protestantisme, il ne tarda pas à les abjurer entre les mains du cardinal de Richelieu, son cousin-germain, qui lui avait enseigné avec soin les vérités du catholicisme (*) [Elogium Caroli de la Porte ducis. Il se destina de bonne heure à la profession des Melleraei auct. Claudio d’Argenson. August. Pictonum, 1664, in-8).]
armes pour laquelle il avait un goût prononcé. Le cardinal de Richelieu, qui l’aimait beaucoup et qui avait su deviner ses talents militaires, l’entoura de sa puissante protection. Au siége de la Rochelle, en 1628, le jeune Charles de la Porte commandait un régiment. Plein de courage et de présomption, il commit devant cette place une imprudence qui faillit lui devenir funeste. Ayant provoqué en duel la Cottencière-Bessay, gentilhomme protestant, réfugié à la Rochelle, la rencontre eut lieu au milieu d’une sortie de la garnison, afin de ne point donner l’veil. Mais cette escapade ne put passer inaperçue. On sait avec quelle sévérité les duels étaient; alors défendus. Traduit devant un conseil de guerre, la Meilleraye fut condamné à la dégradation; mais, grâce à la protection du cardinal, cette affaire n’eut aucune suite fâcheuse. Le jeune colonel reprit le commandement de son régiment, et fit oublier son indiscipline par la valeur avec laquelle il repoussa une sortie de la garnison rochelaise à la tête de 50
mousquetaires, sous les yeux même du maréchal de Bassompierre (11 avril 1628) (*)
[Mémoires de Bassompierre.]
Bientôt les deux campagnes du Piémont, entreprises en 1629 et 1630 pour secourir le duc de Mantoue menacé par les Espagnols et les Impériaux, lui offrirent l’occasion de se faire mieux connaître. Il se signala par son brillant courage à l’attaque du Pas-de-Suze (6 mars 1629) et au combat du pont de Carignan (août 1630). Dans l’intervalle de ces deux expéditions, il épousa, le 26 février 1630, Marie Ruzé d’Effiat, fille du maréchal d’Effiat. En 1632, il fut nommé gouverneur de la ville et du château de Nantes, et le roi le fit chevalier de ses ordres le 15 mai 1633 (*) [Hist. généal. de la maison de France, par le P. Anselme, t. IV, p. 624 et s., et t. VII, p. 519. — Le maréchal de la Meilleraye, par de la Fontenelle de Vaudoré.] Élevé à la dignité éminente de grand maître de l’artillerie par lettres du 11 août 1632, le seigneur de la Meilleraye ne tarda pas à justifier ce choix flatteur par sa belle conduite au siége de la Mothe, dans la guerre contre le duc de Lorraine qui favorisait les rébellions de Gaston, frère du roi (1634). Mais il n’entra dans l’exercice de ses nouvelles fonctions que le 27 septembre 1634, jour où il prêta serment entre les mains du roi (*) [Hist. généal, par le P. Anselme, t. IV et VII.]
La guerre contre l’Espagne et l’Empire allait faire briller dans tout leur éclat les grandes qualités militaires de Charles de la Porte et son habileté dans l’art des siéges qui le fit surnommer le Preneur de villes. Dès le début des hostilités, il concourut au gain de la bataille d’Avein dans les Pays-Bas (20 mai 1635) ; puis, en sa qualité de grand maître de l’artillerie, commanda le siége de Louvain, qu’on fut obligé de lever le 4 juillet 1635. Nommé lieutenant général le 8 mai 1636, il servit sous les ordres du prince de Condé au siége de Dôle en Franche-Comté (juillet 1636). L’année suivante, il rendit de grands services à l’armée du cardinal de la Valette qui avait été chargé d’envahir le Hainaut. De concert avec lui, il emporta Bohain, Landrecies, Maubeuge, et reprit la Capelle dont les Espagnols et les Impériaux s’étaient emparés (1637). Au milieu de ces occupations guerrières, il contracta, le 20 mai 1637, une seconde union avec Marie de Cossé, fille de François de Cossé, duc de Brissac. Sa première femme était morte à Paris en 1633(*) [Idem. — Le maréchal de la Meilleraye, par de la Fontenelle.]
En 1639, le commandement du corps d’armée destiné à attaquer I’Artois fut confié au seigneur de la Meilleraye. Le 20 mai, il investit l’importante forteresse de Hesdin à la tête de vingt-cinq mille hommes de pied, sept mille chevaux et trente pièces de canon. Son premier soin fut de faire commencer une vaste ligne de circonvallation, afin de se mettre à l’abri des attaques du dehors. Puis, sans attendre la fin de cet immense travail, il fit ouvrir la tranchée dès le 22 mai. Les travaux du siége furent poussés avec tant de vigueur et d’habileté que la place, craignant d’tre emportée d’assaut, se rendit au bout de six semaines (29 juin 1639). La prise de Hesdin couvrit de gloire le grand maître de l’artillerie. Louis XIII, qui avait assisté à la fin du siége, le récompensa dignement en le nommant maréchal de France. Ce fut sur la brèche même de la ville conquise que le roi, tenant une canne à la main, lui conféra cette haute dignité:
« Je vous fais maréchal de France, dit-il ; voilà le bâton que je vous en donne ; les services que vous m’avez rendus m’obligent à cela : vous continuerez à me bien servir. » La Meilleraye ayant répondu qu’il
N’était pas digne de cet honneur ; « trêve de compliments, reprit le roi, je n’ai jamais fait un maréchal de meilleur cœur que vous (30 juin). »
Le 4 août suivant, le nouveau maréchal battit les troupes du marquis de Fuentès, et peu de temps après força le château de Ruminghen en Flandre (*)
[Le siége de Hesdin, par messire Antoine de Ville, chevalier ; Lyon, 1639. Ce livre très curieux et très rare est dédié au maréchal de la Meilleraye. Il m’a été communiqué par M. Bonsergent, conserv. à la bibliot. de Poitiers, qui le possède.